« Je ne suis pas historienne mais j’ai le droit de m’intéresser à mon histoire », Imaniyé Dalila Daniel

Je discutais avec mon amie, Hanétha Vété-Congolo, des problèmes entre les hommes et femmes de Martinique, et elle me dit :

– Il fut un temps où nous étions ensemble, regarde Zaïre et Théophile.

Je lui dis :

– C’est qui ?

Je m’y intéresse, et un jour je tombe sur leurs actes de décès, qui se suivent dans un registre d’état civil. Je réalise donc qu’ils ont vraiment vécu, et qu’il leur est vraiment arrivé ce que Victor Schœlcher raconte.

C’est Schoelcher qui fait allusion à cette histoire dans un livre qu’il  publie dans les années 1840, et dans lequel il fait allusion à des procès faits par des esclaves à leurs maîtres. Pour Zaïre et Théophile, il y eut un procès, non pas fait par eux mais par leurs compagnons de l’Habitation. J’ai été journaliste pendant longtemps, j’ai toujours su que j’étais romancière, mais je ne voulais pas écrire pour écrire. J’attendais que l’histoire que je voulais raconter me rencontre. Donc cette histoire me rencontre, et je me rends compte, après, que c’est la grande Histoire qui me rencontre … Qui me happe. Là je rentre dans l’Histoire de la Martinique. Et je tombe des nues.

Zaire et Théophile, pas de pitié pour les nègres !, Imaniyé Dalila DanielJ’ai passé 4 à 5 mois à la Bibliothèque Schœlcher, aux archives départementales, sur Internet ; je suis allée dans les registres de procès, d’état civil, etc. Et c’est là que j’ai découvert des choses incroyables. Quand Zaïre et Théophile sont morts, quand le drame survient, c’est à ce moment-là qu’il y a des réunions au conseil colonial pour déterminer ce qu’on allait  faire de ces esclaves, si un jour on devait abolir l’esclavage. Je tombe sur des procès-verbaux de conseils coloniaux, et je suis atterrée. Je me dis que ce n’est pas possible  qu’il y ait eu un tel plan sur la tête des futurs martiniquais. Et que jusqu’à maintenant ils ne soient pas au courant. Mon livre devait s’appeler ‘Les amants de la rivière salée’. Je ‘rentre’ la bouche en cœur pour raconter les amants … et je ‘ressors’ avec ‘Pas de pitié pour les nègres !’

Oui, j’ai découvert le piège. Et cette ‘abolition de papier’. Il y a eu une abolition sur le papier, mais les esclaves n’ont jamais été libérés. Pire : 25 ans après, on les remettait en esclavage sans le dire – et je suis en train de travailler sur ce thème-là. On les obligeait à revivre dans les mêmes conditions que l’esclavage, sinon pire. Cette histoire c’est comme un volcan qui explose. Et je crois qu’aujourd’hui la vérité remonte. Les archives ‘vomissent’ la vérité, et cette vérité n’attend que d’être révélée. »

 

Source :  magazine Antilla n°1820, mai 2018

Site de l’auteur : http://www.imaniye.net/

 

Imaniyé Dalila Daniel, Zaïre et Théophile, Pas de pitié pour les nègres, DKM éditions, 2017

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